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  • En mode (re)découverte de cet équilibre qui m'est propre. J'aime chanter, le tai chi, lire, écrire, rire...apporter du bien être aux autres et profiter du quotidien.
  • En mode (re)découverte de cet équilibre qui m'est propre. J'aime chanter, le tai chi, lire, écrire, rire...apporter du bien être aux autres et profiter du quotidien.
6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 20:42

Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs
Il n’y aura pas à courir les pieds nus dans la neige
Il ne faudra pas se tenir les poings sur les hanches jusqu’au matin
Ni marquer le pas le genou plié devant un gymnasiarque dément
Les femmes de quatre-vingt-trois ans les cardiaques ceux qui justement
Ont la fièvre ou des douleurs articulaires ou
Je ne sais pas moi les tuberculeux
N’écouteront pas les pas dans l’ombre qu s’approchent
Regardant leurs doigts déjà qui s’en vont en fumée

Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

Ton corps n’est plus le chien qui rôde et qui ramasse
Dans l’ordure ce qui peut lui faire un repas
Ton corps n’est plus le chien qui saute sous le fouet
Ton corps n’est plus cette dérive aux eaux d’Europe
Ton corps n’est plus cette stagnation cette rancoeur
Ton corps n’est plus la promiscuité des autres
N’est plus sa propre puanteur
Homme ou femme tu dors dans des linges lavés

ton corps

Quand tes yeux sont fermés quelles sont les images
Qui repassent au fond de leur obscur écrin
Quelle chasse est ouverte et quel monstre marin
Fuit devant les harpons d’un souvenir sauvage
Quand tes yeux sont fermés revois-tu revoit-on
Mourir aurait été si doux à l’instant même
Dans l’épouvante où l’équilibre est stratagème
Le cadavre debout dans l’ombre du wagon
Quand tes yeux sont fermés quel charançon les ronge
Quand tes yeux sont fermés les loups font-ils le beau
Quand tes yeux sont fermés ainsi que des tombeaux
Sur des morts sans suaire en l’absence des songes

Tes yeux

Homme ou femme retour d’enfer
Familiers d’autres crépuscules
Le goût de soufre aux lèvres gâtant le pain frais
Les réflexes démesurés à la quiétude villageoise de la vie
Comparant tout sans le vouloir à la torture
Déshabitués de tout
Hommes et femmes inhabiles à ce semblant de bonheur revenu
Les mains timides aux têtes d’enfants
Le coeur étonné de battre

Leurs yeux

Derrière leurs yeux pourtant cette histoire
Cette conscience de l’abîme
Et l’abîme
Où c’est trop d’une fois pour l’homme être tombé
Il y a dans ce monde nouveau tant de gens
Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur
Il y a dans ce monde ancien tant et tant de gens
Pour qui toute douceur est désormais étrange
Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens
Que leurs propres enfants ne pourront pas comprendre

Oh vous qui passez
Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs

Aragon, dans le Crève-coeur, le cri du butor, 1947

_______________________________________

J'adore ce texte. Je l'ai découvert dans "l'écriture ou la vie" de Jorge Semprun. Je ne connaissais d'Aragon qu Aurelien, et quelques poésies de salon.

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commentaires

le-panier-a-histoires-de-memette.over-blog.com 07/01/2011 20:51


Magnifique poème sans "S" bien sûr !


Moog 07/01/2011 22:33



oui, je trouve aussi. Et ça devient un jeu finalement de retrouver des poèmes à faire lire aux croqueurs, j'essaie juste de varier les thèmes et les tonalités. Bonsoir Mireille



le-panier-a-histoires-de-memette.over-blog.com 07/01/2011 20:50


Magnifique poèmes d'Aragon parmi d'autres poèmes de même puissance. J'aime beaucoup! Merci pour ce partage !


Moog 07/01/2011 22:33



De rien, c'est vraiment sympa en fait et puis ça repose un peu aussi, après tout nous aussi on a bien droit à notre septième jour :D



Jeanne Fadosi 07/01/2011 19:58


Je ne sais pas les poèmes d'aragon que tu qualifie de poésie de salon. Ceux que j'ai surtout retenus du poète ne me semblent pas de cette inspiration, tel celui que j'ai mis en ligne sur le thème
choisir. Trois textes différents et puissants sur ce thème déjà (peut-être y en a-t-il d'autres) et qui se complètent.
Quel beau choix, merci


Moog 07/01/2011 20:57



En fait, je crois que ma vision d'Aragon poète se limitait à quelques vers lus dans le fou d'elsa qui ne m'ont pas beaucoup parlé, peut-être du fait de mon âge à l'époque, et j'avais probablement
plus d'a priori que de connaissance de son oeuvre en dehors d'Aurelien. Celui-là m'est tombé dessus par hasard et m'a scotché



Les chemins d'Anne Le Sonneur 07/01/2011 18:23


Un poème horriblement beau. Merci pour ce partage. Anne


Moog 07/01/2011 19:41



Oui, c'est un diamant noir en quelque sorte, et les images qu'il évoque sont terribles. La semaine prochaine je reviendrai à des thèmes plus habituels. A plus anne



Nounedeb 07/01/2011 07:54


Salut Moog. Là encore, seul poète sais dire l'innommable. Merci à toi.


Moog 07/01/2011 20:52



oui, encore que beaucoup ont essayé, parfois toute leur vie, de dire cet innommable: Primo LEVI, Elie WIESEL, Claude LANZMANN, Jorge SEMPRUN, Charlotte DELBO pour ne citer que ceux que je
connais. Les entretiens de Primo LEVI ou "se taire est impossible" sont de bonnes introductions à cette littérature de l'indicible